La querelle des Anciens et des Modernes

couverture-endurance-mag-71C’est un peu ce que nous a offert l’UTMB cette année. La classique mont-blanaise a en effet séduit une nouvelle race d’athlètes. Celle des coureurs habitués aux circuits Skyrunning et à leurs poignées d’euros de prize money. Fini les allures “pépères” de l’ultra-trail, place désormais à la décoiffante vitesse ascensionnelle de ces poids-plume souvent issus de la péninsule ibérique. Un tournant s’est-il opéré, un passage de témoin s’est-il effectué entre les ultra-trailers et les Skyrunners ? On prendra notre temps avant de répondre à la question. Les premiers cherchent avant-tout à courir avec eux-mêmes, les seconds courent davantage contre le temps et les records. Force est de constater que les Anciens ont explosé face aux Modernes sur cette édition 2008. Certains Anciens – trop aigris ? – ont maladroitement essayé de ternir le triomphe des Modernes, à force de réclamations désespérées. Les arbitres de l’organisation ont été un temps déstabilisés, avant de se reprendre et de célébrer le jeune premier : Kilian Jornet, ce gamin affligé, voire dérouté, qu’on puisse douter de sa sincérité. Ce n’est que son amour de la montagne qui guide sa quête, depuis l’âge de 13 ans. Jornet consacre sa jeune existence à la montagne et à la compétition, comme vous pourrez le comprendre en lisant l’interview qu’il nous a accordé avant même d’être officiellement proclamé vainqueur de l’UTMB 2008. Il cultive depuis son plus jeune âge l’art de la gagne. Son entraîneur, Jordi Canals – par ailleurs président de la commission anti-dopage de la Fédération internationale de montagne et d’escalade – ne voulait pas qu’il court l’UTMB. Le fripon n’a pas écouté son mentor. Seul bémol à la vraie démarche professionnelle du prodige. Pendant que Dawa Sherpa coule du béton, que Vincent Delebarre enseigne à ses compagnons de chambrée, que Seb Chaigneau vend ses fringues dans son magasin d’Annecy, que Topher Gaylord manage la zone Europe de The North Face, ou que Julien Chorier “joue” à l’ingénieur, Kilian Jornet, lui, peut mener sa vie d’athlète “pro” et accumuler les heures d’entraînement, entre deux cours de STAPS, dans un esprit d’athlète de haut-niveau. C’est à dire que sa démarche consiste à mettre tous les atouts de son côté pour performer. Il s’entraîne, se repose, réduit le poids de son équipement au minimum, etc. Une jeunesse, du talent, et une démarche de haut-niveau. Faut-il vraiment s’étonner de cette évolution qu’est en train de connaître le trail-running ?

Pas question pour autant de pratiquer un angélisme tous azimuts : on sait les dérives qu’ont connu certains sports ou certaines disciplines, et le trail se doit aujourd’hui de rester vigilant. Nous espérons tous que ces jeunes athlètes qui arrivent dans le trail ne se laisseront pas entraîner du côté obscur du haut-niveau. En espérant – peut-être naïvement – que l’absence relative d’enjeux financiers reste un bon garde-fou. N’oublions pas non plus que si l’on parle ici du premier et du haut-niveau, il ne faut pas résumer l’UTMB ou les autres grandes épreuves à la seule “élite”. Derrière, ça court moins vite, ça marche, ça s’arrête, ça sourit et ça pleure. Des ingrédients toujours réunis pour que la course nature continue de séduire un large panel d’athlètes, tous unis par le même esprit, du premier au dernier. Kilian « The Killer » Jornet s’est lui-aussi émerveillé, au premier soir, devant le coucher de soleil sur le Mont Blanc. Il glorifie Marco Olmo, et jure que dès qu’il ne s’amusera plus en course, il arrêtera tout… Des réflexions qui pourraient sortir de la bouche des 1268 autres finishers. Ceux-là qui ne s’alignent pas – encore – sur l’UTMB, la CCC ou la Trotte à Léon pour écraser ceux qui les précèdent, mais avant tout pour partager ces mêmes instants, collectifs ou solitaires, de contemplation face aux majestueux spectacles qu’offre la montagne. Pour partager, aussi, cette même souffrance physique et morale, ces instants de doutes et d’euphorie à mesure que les kilomètres s’égrènent, et qui continuent de faire de l’ultra-trail un microcosme de personnages et d’ambiance à part…